L'Affaire Cicéron (1952) de Joseph L. Mankiewicz

Publié le par Plume231

A la question, quel est le plus grand film d'espionnage qui ait été réalisé ? Certains répondront le titre d'un James Bond, mais il ne faut pas être d'une lucidité incroyable pour percevoir le côté fantaisiste de ces films. D'autres plus calés en cinéma répondront le titre de l'excellent film de Martin Ritt "L'Espion qui venait du froid" (1965) dont le grand mérite est de présenter l'espionnage avec un réalisme sans fard, mais l'extrême froideur qui en découle peut naturellement rebuter certains spectateurs. Les nostalgiques des années 70 répondront "Les Trois Jours du Condor" (1975) de Sidney Pollack, mais l'ensemble est franchement trop difficile à suivre. D'autres penseront à un film d'Alfred Hitchcock, principalement les chefs d'oeuvre que sont "Les 39 Marches" (1935), "Les Enchainés" (1946) et surtout bien évidemment "La Mort aux trousses" (1959). Mais l'espionnage dans ses films est surtout ici un élément parmi tant d'autres pour le Maître du suspense de faire du suspense justement. Non, la réponse qui devrait venir instinctivement à l'esprit est justement le film qui va être traité dans cet article. 

 

James Mason incarne le majordome Diello qui va devenir espion pour les nazis sous le nom de code "Cicéron"

Le 18 décembre 1950, le ministre des Affaires étrangères britannique reconnaît devant le Parlement que les nazis avaient eu accès à des documents d'une importance capitale dont ceux du Débarquement des Alliés en Normandie. 1944, Ankara, des diplomates nazis et des diplomates alliés se côtoient en ce qui paraît être en bonne harmonie dans la Turquie neutre. En fait, c'est dans cette tranquillité apparente que se joue des choses importantes sur l'avenir du conflit mondial. Diello (James Mason), le valet de chambre de l'ambassadeur anglais, propose aux nazis de leurs procurer des documents d'une importance capitale, qu'il sort tout droit du coffre-fort de son maître, contre de très fortes sommes d'argent. Diello profite ainsi de l'argent obtenu pour permettre à la comtesse Staviska (Danielle Darrieux), dont il est l'ancien valet de chambre, de sortir de la précarité de sa situation financière, et ainsi de continuer à mener une vie mondaine, dans l'espoir vain de la conquérir. Mais entre la comtesse qui ne pense qu'à le manipuler à ses propres fins, les services secrets britanniques qui commencent à soupçonner la présence d'un traître parmi eux et les nazis qui pensent que "Cicéron" est en fait un agent à la solde des anglais, Diello entre dans un immense guêpier dont personne ne sortira vainqueur...

Diello (James Mason) amoureux et manipulé par son ancienne "maîtresse" la comtesse Staviska (Danielle Darrieux)

On pourrait légitimement penser au vue des thèmes abordés dans le film, la manipulation et le fossé entre les classes sociales, qu'il était destiné directement pour Mankiewicz. Or ce n'était le cas, c'était le réalisateur Henry Hathaway qui devait être en charge de la réalisation. Joseph L. Mankiewicz, au moment de l'écriture du scénario, souhaitait quitter la Twentieth Century Fox avec laquelle il avait jusque là réalisé tous ses films dont le fameux "Eve" (1950). En effet, il avait reçu une proposition alléchante de la Metro Goldwyn Mayer qui non seulement était excellente au niveau financier mais qui aussi lui promettait une totale indépendance. Mais il devait encore un film à la Fox et c'est à ce moment-là qu'il prend connaissance du scénario. Il fait part à Darryl F. Zanuck, le directeur du studio, de son souhait de le réaliser. Zanuck accepte tout de suite au grand désespoir d'Henry Hathaway. Bien que Michael Wilson, à qui on devait déjà les scénarios de chefs d'oeuvre comme "La Vie est belle" (1946) ou "Une Place au soleil" (1951) et on devra ceux d'autres chefs d'oeuvre comme "Le Pont de la rivière Kwaï" ou "La Planète des singes" (1967), soit le seul à être crédité au générique en tant que scénariste, il est difficile de ne pas penser que l'ironie mordante et la finesse du dialogue qui règnent tout au long du film ne viennent pas du réalisateur lui-même. James Mason a été choisi pour le rôle principal et Danielle Darrieux, après que les noms d'Alida Valli et de Micheline Presle aient été évoqué, pour celui de la comtesse Staviska. 

Diello (James Mason) fait une proposition aux nazis qu'ils ne peuvent pas refuser

Lorsque c'était encore Henry Hathaway qui devait réaliser le film, l'aspect principal qui devait y être abordé était l'amour qu'un majordome, à savoir l'espion, avait pour son ancienne "maîtresse", à savoir la comtesse Staviska. D'ailleurs cet aspect et ce dernier personnage avec celui de Colin Travers seront les seuls détails fictifs du film qui aussi invraisemblable que cela puisse parfois paraître est entièrement véridique sur le plan historique. Car il faut bien préciser que l'Affaire Cicéron a bel et bien eu lieu, et que "Cicéron" était un majordome d'origine albanaise du nom d'Elyesa Bazna. Ce dernier avait d'ailleurs proposé son aide à Mankiewicz. Le réalisateur avait poliment refusé la proposition trouvant le personnage particulièrement déplaisant. Défaut que Mankiewicz a bien pris soin de ne pas donner au personnage interprété par James Mason. En effet, le cinéaste a dôté Diello de deux aspects qui ne peuvent qu'attirer la sympathie du spectateur en dépit des conséquences catastrophiques qu'auraient pu avoir ses actes. Le premier, c'est qu'il est apolitique c'est à dire que bien qu'il leur fournisse des renseignements très précieux, Diello n'a aucune sympathie pour les nazis. Le second qu'il découle directement du premier, c'est que si Diello fait cela c'est pour s'élever socialement en espérant ainsi séduire la comtesse.

Les services secrets britanniques qui soupçonnent la présence d'un traître pami eux envoie en Turquie qui envoie le contre-espion Colin Travers (Michael Rennie) qui ne tardent pas à comprendre que l'espion est dans l'ambassabe même

Le fossé entre les classes sociales, thème récurrent chez Mankiewicz, dans le film est souligné bien évidemment par les relations entre la comtesse Staviska et Diello son ancien majordome, la première ne manquant jamais de rabaisser le second quand elle en a l'occasion et que cela ne dessert pas ses intérêts. Le même sujet est abordé aussi à travers la servilité de l'attaché militaire allemand L. C. Moyzisch face à son supérieur hierarchique l'aristocrate Von Papen.

La comtesse Staviska tente d'offrir lors d'une réception ses services au comte Von Papen (John Wengraf) qui l'éconduit très poliment étant donné qu'ils sont du même rang social 

L'autre thème important du film, et même le plus important, est la manipulation. "L'Affaire Cicéron" donne l'occasion à son réalisateur de mettre en scène un véritable jeu de dupes. Mankiewicz est totalement à l'aise pour mettre en scène ce thème, comme il l'avait déjà prouvé dans "Eve" (1950) et comme il le prouvera dans "Un Américain bien tranquille" (1958), "Guêpier pour trois abeilles" (1967) ou encore "Le Limier" (1972), et ce film ne fait pas exception à la règle, loin de là. Et de ce jeu de dupes, personne ne sortira vainqueur. Les anglais, dont pourtant les services secrets ont très bonne réputation, se montre très incompétent et ne doivent leur chance de salut qu'à la plus grande incompétence encore des nazis. Quand à la comtesse et Diello, ils vont être les très grands perdants de cette affaire comme le montrera un final-qui-tue mémorable, et que je ne révélerais certainement pas dans cet article. D'ailleurs comme dans tous les films du réalisateur abordant ce thème, le spectateur va se laisser autant manipuler que Diello. La seule concession que nous fait à ce niveau-là Mankiewicz sont la connaissance des intentions peu scrupuleuses, sans en connaître précisément la nature bien évidemment, de la comtesse Staviska envers son ancien majordome. Chose qu'il nous fait comprendre en un seul plan, celui d'un regard narquois de l'aristocrate. De toute façon, bien que Danielle Darrieux soit une très belle actrice, le spectateur ne pouvait pas être aussi aveuglé par la passion que le personnage de James Mason et donc ne pouvait que se douter des réelles intentions de la comtesse.

Diello (James Mason) qui sera bien malgré lui seul contre tous

"L'Affaire Cicéron" est véritablement un film de Mankiewicz. Son arme favorite est le dialogue et c'est aussi celle de ses personnages. Inutile de mentionner encore la finesse de son verbe, ce serait un pléonasme. Dans le monde dans lequel il nous emmène, celui des diplomates de camps opposés pendant la Seconde Guerre Mondiale dans une Turquie neutre, une phrase bien lancée remplace un coup de feu et un secret bien gardé remplace une bataille victorieuse. Pas la moindre effusion de sang et pourtant il s'y joue des choses capitales (n'est-ce pas les plans du futur débarquement en Normandie que trouve Diello dans le coffre-fort de son maître ?). Le cinéaste est totalement à l'aise. L'action véritable du film se résume à un nombre de coups de feu que les doigts d'une seule main suffissent largement à compter et à deux poursuites. Et pourtant, je défie quiconque de se lever de son siège pendant la vision du film car il est franchement captivant. Les dialogues sont d'une finesse incroyable (oui, je sais que je me répète!), le scénario est riche en rebondissements et la réalisation très élégante. Un détail non négligeable qui ajoute beaucoup au plaisir qu'on ne peut qu'éprouver en le regardant, il a été tourné entièrement en Turquie sur les lieux mêmes où s'était déroulée l'affaire. Vous ajoutez à cela un final-qui-tue qui vous achève ainsi que entourer de comédiens formidables, en particulier Danielle Darrieux, une interprétation parfaite du génial James Mason, et vous comprendrez pourquoi "L'Affaire Cicéron" peut être considéré comme le plus grand film d'espionnage de tous les temps. Aussi peu croyable que cela puisse paraître, c'est la première (et dernière par ailleurs!) incursion du réalisateur dans ce genre. On a envie que de dire une chose : "Chapeau l'artiste!".     



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