Docteur Folamour ou : comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe (1964) de Stanley Kubrick

Publié le par Plume231

Pour le seul film avec lequel Stanley Kubrick va nous faire rire, le cinéaste choisit le sujet qui a-priori s'y prête le moins à savoir le cataclysme nucléaire. Pourtant entre les mains du génial réalisateur, ceci va devenir un chef d'oeuvre absolu d'humour noir.

Ayant complétement perdu la boule en croyant à un complot communiste visant à empoisonner l'eau potable des Etats-Unis, le général de la base aérienne de Burpleson Jack Ripper (Sterling Hayden) ordonne à ses avions d'attaquer la Russie. Se faisant, il isole sa base du reste du monde. En branle-bas de combat, le président Muffley (Peter Sellers), décide de convoquer son état-major, dont le général Turgidson (George C. Scott), dans la "Salle de guerre" du Pentagone. Malgré les avis de Turgidson qui y voit la possibilité de remporter la première guerre nucléaire, le président décide de prévenir les russes de la situation. Pendant ce temps-là, à la base le second du général Ripper, le capitaine Mandrake (Encore une fois Peter Sellers!), s'aperçoit de la folie de son supérieur et décide le raisonner pour faire revenir les avions. Peine perdue surtout que la base aérienne est attaqué par l'armée américaine. Croyant que c'est les communistes qui ont réussi à y entrer, le général se tire une balle dans la tête. Mandrake réussit tout de même à trouver le code et le communique au Pentagone. Tous les avions sont soit avertis ou soit détruits à l'exception d'un seul, commandé par le major Kong (Slim Pickens), qui arrive à déjouer la vigilance des radars. Le président demande alors conseil à un de ses physiciens, ancien nazi, le docteur Folamour (et oui encore Peter Sellers!)...

Après la sortie de "Lolita" (1962), Kubrick a vaguement idée de tourner un thriller à propos d'un accident nucléaire. Il se souvient alors d'un roman qu'il avait lu quelques années sur ce sujet et qu'il l'avait fortement impressionné "Alerte rouge" écrit par Peter George. Le cinéaste décide alors de l'adapter en collaboration avec l'auteur et James B. Harris (ce dernier étant non crédité au générique). Avec son légendaire esprit de précision et de rigueur, Kubrick consulte régulièrement les analystes militaires Thomas Schelling et Herman Kahn pendant l'écriture du scénario. Il s'aperçoit très vite alors que plusieurs parties du livre peuvent facilement devenir comiques. Il les supprime tout d'abord ou les modifie de sorte à ce que cela reste bien un thriller. Mais le cinéaste s'aperçoit très vite qu'il fait fausse route et que son film serait bien meilleur s'il était comique. Il change alors complétement son fusil d'épaule. C'est comme cela que le thriller va vite se transformer en comédie noire. Pour se faire, Kubrick va s'adjoindre les services de l'écrivain Terry Southern célèbre par son style satirique. Les principales différences par rapport au roman seront basées par le fait que le comique potentiel de certaines scènes sera fortement accentué, de nouvelles situations créées, les noms des personnages changées pour qu'ils soient à double sens et par la création d'un nouveau personnage : le savant nazi totalement fêlé,  le docteur Folamour. 

La Columbia Pictures accepte de produire le projet à la condition qu'au moins quatre rôles soient attribués à Peter Sellers. En effet, le talent prodigieux du comédien britannique, alors au sommet de sa gloire, pour l'imitation et pour assumer plusieurs rôles différents n'était plus à prouver. Stanley Kubrick accepte sans problème la proposition d'autant plus qu'il s'était très bien entendu avec le comédien lors du tournage de "Lolita". Les quatre rôles prévues pour Sellers sont ceux du président des Etats-Unis Merkin Muffley, le capitaine britannique Lionel Mandrake, le savant fou le docteur Folamour et enfin le commandant du B-52, le major T. J. "King" Kong. Mais une récente entorse à la cheville fait que le comédien ne sent pas capable d'assumer ce dernier rôle plus physique que les autres.

 

Stanley Kubrick propose alors le rôle à John Wayne qui le refuse immédiatement. Dan Blocker, célèbre à l'époque pour son rôle dans la série télévisée "Bonanza", est contacté. L'agent de ce dernier le refuse aussi trouvant le sujet du film trop "gauchiste". Le cinéaste engage alors le comédien Slim Pickens qu'il a connu pendant son travail sur le film "La Vengeance aux deux visages" (1961). Les acteurs George C. Scott et Sterling Hayden complèteront le casting des rôles principaux.

Le tournage du film peut alors commencer. Peter Sellers étant en pleine instance de divorce, le tournage ne peut qu'avoir lieu en Angleterre ce qui ne sera pas sans poser de problème car l'acteur Slim Pickens, n'ayant jamais quitté le territoire des Etats-Unis, n'avait pas de passeport. "Docteur Folamour" sera filmé aux Studios Shepperton à Londres sur trois principaux plateaux : le premier pour la "Salle de guerre" du Pentagone, le second pour l'intérieur du B-52 et le troisième sert en même temps de décors la chambre du général Turgidson et au bureau du général Ripper. Stanley Kubrick se montrera très exigeant avec le décorateur Ken Adam ce qui fait que celui-ci sera peu motivé pour retravailler plus tard avec le réalisateur sur "Barry Lyndon" (1975).

Une multitude de thèmes peut être soulignée dans ce film. Mais les trois aspects qui se distinguent les plus particulièrement sont celui de la guerre considérée comme un jeu, l'emprise des machines sur les hommes et bien évidemment la sexualité.

Stanley Kubrick s'est plu à souligner l'aspect que ses personnages considèrent la guerre comme un jeu. Ainsi peut-on voir au début du film un des pilotes du B-52 en train de jouer tranquillement aux cartes et quand le général Ripper veut répliquer contre ce qu'il prend pour des communistes, l'officier sort une mitrailleuse de... son sac de golf. Quand le major Kong reçoit l'ordre de larguer les bombes, il enfonce son chapeau texan sur la tête donnant l'impression qu'il va juste participer à une sorte de rodéo (c'est à partir de là qu'on peut entendre le chant sudiste "When Johnny Comes Marching Home"). Mais l'exemple le plus significatif de cet aspect est certainement la forme ronde de la table de la "Salle de guerre" qui donne l'impression que le président des Etats-Unis et son état-major sont en train de disputer une partie de poker. Kubrick avait même poussé le vice jusqu'à exiger que le tapis de la table soit vert alors que le film est en noir et blanc.

L'aspect de la prise de pouvoir des machines sur l'Homme est aussi très présent dans le film. Le premier exemple qui vient en tête est bien évidemment la "Machine du Jugement dernier" créée par les russes et qui doit s'autodéclencher à la première manifestation belliqueuse sur le territoire russe. Sous l'impulsion du général Ripper, la puissance des machines empêche la moindre communication entre les trois lieux principaux du film (la base aérienne, l'intérieur du B-52 et la "Salle de guerre") alors que celle-ci devrait être intense. Cette prise de pouvoir passe aussi par les objets du quotidien par exemple quand le colonel "Bat" Guano tire sur le distributeur Coca-Cola, celle-ci se venge en lui "crachant" de la boisson en plein visage. Mais l'exemple le plus éloquent, et le plus drôle aussi, du film est le bras mécanique du docteur Folamour qui fait automatiquement le salut nazi et refuse obstinément d'obeïr à son propriétaire.

 

La sexualité a un rôle essentiel dans "Docteur Folamour" et se montre très présente. Par l'intémédiaire d'exemples très visibles comme le générique du début très suggestif ou encore par la seule présence féminine du film, la "secrétaire" du général Turgidson toujours très peu vêtue. Mais ce sont loin d'être les seuls, dans la scène où le major Kong chevauche la bombe, ce dernier est dans un état extatique proche de l'orgasme. La forme phallique de la bombe ne fait que souligner cet aspect. Le double sens des noms des personnages sont aussi importants à ce niveau. Le nom du président des Etats-Unis, Merkin Muffley, est composé d'un nom et d'un prénom se référant à des mots d'argot anglais à propos d'organes génitaux féminins, celui du capitaine anglais Mandrake est la traduction anglaise du mot "Mandragora", plante qui aurait des vertus de fertilité, celui de l'ambassadeur soviétique Alexei de Sadesky fait tout de suite penser au Marquis de Sade. Le nom du général Jack Ripper fait bien évidemment référence à Jack l'éventreur, le célèbre tueur en série de prostituées. Il est à noter que le personnage incarné par Sterling Hayden a découvert le complot communiste des "fluides corporels" quand il s'est aperçu de son impuissance, qui serait peut-être la raison pour laquelle Jack l'éventreur a commis ses meurtres atroces. Et celui du docteur Strangelove se passe de commentaire. Le nom de la première cible du B-52 est "Laputa" ce qui en espagnol donne "La Puta". Je pense que c'est pas la peine de traduire ce que cela veut dire. Enfin dans une scène, on peut voir le major Kong lire le magazine Playboy et pas n'importe quel, celui de juin 1962 où l'actrice Tracy Reed (eh oui! l'actrice qui joue la "secrétaire") apparaît sur la double page centrale.

On notera aussi dans les doubles sens des noms, celui du colonel "Bat" Guano qui signifie littéralement "fiente de chauve-souris". Ce qui peut éventuellement faire penser à la scatophilie. Celui du major Kong fait penser directement au singe géant de cinéma King Kong (peut-être un signe de virilité). Le nom du premier ministre est Kissoff ce qui signifie en anglais (Kiss off) : envoyer promener quelqu'un.

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On peut remarquer tout au long du film la présence d'un buffet dans la "Salle de guerre" or, excepté l'ambassadeur russe vers le début du film, personne ne s'y sert. Ceci avait été prévu dans le but de servir au tournage de ce qui était initialement la fin du film : une bataille de tartes à la crème entre les personnes de la "Salle de guerre". Elle fut finalement supprimée au montage pour deux principales raisons : la première on n'arrivait à reconnaître personne sous le déluge de crème, la seconde parce qu'on entend au cours de cette bataille, après que le président des Etats-Unis ait reçu une tarte en plein visage, George C. Scott dire cette réplique : "Le Président est mort dans la fleur de l'âge". Réplique qui aurait été de fort mauvais goût après l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy.

Finalement sur l'idée de l'acteur comique Spike Milligan, avec qui Peter Sellers avait animé le show radiophonique "The Goon Show", le film se terminera sur un cataclysme nucléaire mondial avec "We'll Meet Again" chantée par Vera Lynn.

La Columbia Pictures avait prévu de sortir le film le 22 novembre 1963, le jour précis de l'assassinat de Kennedy. Pensant que le public aurait dû mal à accepter une comédie noire peu de temps après le tragique événement, le studio de production préférera repousser la sortie à la fin du mois de janvier 1964. Le film sera un succès.

Bien que très ancrée dans son époque, cette oeuvre est considérée comme le premier volet d'une trilogie du futur du réalisateur (avec "2001, l'Odyssée de l'espace" (1968) et "Orange mécanique" (1971)). Bien que le film doit énormément à la rigueur scénaristique et au perfectionnisme de la mise en scène de Kubrick en particulier sur les décors, "Docteur Folamour" doit beaucoup aussi à son acteur principal, le génial Peter Sellers. Dans ce qui est certainement son meilleur rôle, l'acteur donne tant de matière à chacun des trois rôles qu'il incarne qui est parfois difficile de croire que ce soit une seule et même personne qui soit dans la peau du brave capitaine Lionel Mandrake, du raisonnable président des Etats-Unis Merkin Muffley et du totalement barje docteur Folamour. C'est surtout dans ce dernier rôle que l'immense talent du comédien éclate. Pour la personnalité de son personnage, il s'est inspiré de quatre savants : Herman Kahn, John von Neumann, Werner von Braun et le "père de la bombe à hydrogène" Edward Teller. Pour l'accent, il choisira d'imiter celui du photographe Weegee qui à la demande de Kubrick avait travaillé en tant que photographe de plateau sur le tournage du film. Kubrick avait dû faire preuve d'ingéniosité au montage pour ne pas filmer les rires des autres acteurs que la performance en savant fou de Peter Sellers engendrait. Malgré la grande vigilance du réalisateur, on peut réussir à voir l'acteur Peter Bull (celui qui joue le rôle de l'ambassadeur russe) à la 86ième minute du film avoir du mal à reprimer un fou rire. Son talent d'improvisation est à jamais inégalable et à travers ce dernier il peut être considéré comme le cinquième scénariste du film. Il ne faudrait pas oublier non plus les excellentes interprétations de Sterling Hayden, Slim Pickens et George C. Scott. 

Le film fut nommé dans quatre catégories aux Oscars de 1964 : Meilleur Film, Meilleur Réalisateur, Meilleur Scénario Adapté et Meilleur Acteur pour Peter Sellers. "Docteur Folamour" n'en remportera injustement aucun. Bien qu'étant parti grand favori, Peter Sellers serait passé à côté de la prestigieuse statuette à cause d'un interview incendiaire sur Hollywood suite au tournage désastreux d'"Embrasse-moi, idiot" (1964) sur lequel il a eu sa première d'une longue série de crises cardiaques suite à une violente dispute avec le réalisateur Billy Wilder. Malgré tout, "Docteur Folamour" est et restera à jamais un chef d'oeuvre absolu d'humour noir, où les scènes mémorables se comptent à la pelle (la conversation téléphonique du président des Etats-Unis au premier ministre russe, le major Kong sur la bombe,...), qui a su mieux que n'importe quel autre film restituer le climat de son époque et la preuve de l'immense génie de deux hommes : Peter Sellers et Stanley Kubrick. Le critique du New-York Times, Bosley Crowther, avait su trouver les mots justes en décrivant "Docteur Folamour" en ces termes : "la plaisanterie macabre la plus choquante que j'aie jamais rencontrée, et en même temps l'une des pointes les plus ingénieuses et les plus acérées, dirigée contre la balourdise et la folie de l'armée, encore jamais montrée à l'écran".

Preuve que le film est resté fortement ancré dans les esprits, le jour de son entrée à la Maison Blanche Ronald Reagan avait demandé à voir la "Salle de guerre". Il avait fallu lui expliquer que cette salle était une pure invention de Kubrick.



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adult vod 16/07/2011 18:53

qui a été un très bon film ive vu quelques fois aujourd'hui

broker 11/07/2011 01:46

ceux qui ne l'ont pas vu ne connaissent rien du cinema

storage area networks 08/07/2011 10:01

Thanks for your patience and sorry for the inconvenience

Marguerite151 17/06/2010 21:08

j'aimerais bien le voir ce film :)

gabbagabbahey 22/05/2010 22:10

mmmh.. un article superbe ! et un film absolument génial, c'est d'ailleurs mon film favori ! Stanley Kubrick a décidément un sacré talent, le Docteur Folamour est un incroyable chef d'oeuvre (le plus réputé du réalisateur !) !